Espais literaris de Jesús Moncada

Els molls de l’Ebre

Els molls de l’Ebre

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      Llegit per Bernard Lesfargues

Au milieu de l’ombre du salon, noirceur visqueuse qui commençait à monter des quais de l’Èbre pleins de bateaux pourris, Mme Carlota de Torres eut l’impression de revoir le soleil qui l’avait éblouie à la gare de Faió lorsque, avec Hipòlit de Móra, au retour de leur voyage de noces, ils descendirent du train de Barcelone. A Faió, bourgade située en aval de la ville, devait les attendre un des llaüts qui y déchargeaient le charbon de ses mines; elles comptaient parmi les plus importantes de celles qui avaient survécu à la crise de 1919 et elles tournaient presque à plein. Mais aucun matelot ne se montra pour les accueillir, se charger des bagages et les accompagner au bateau.

—Je suppose que tu as envoyé le télégramme, dit-elle, irritée, en voyant le quai désert.

—Mais oui, c’est évident. Peut-être le chef de gare sait-il quelque chose ou a-t-il un message pour nous.

Il n’y eut pas moyen de trouver le cheminot. Après avoir, avec son drapeau rouge, donné au train le signal du départ, il s’était éclipsé.

—Tout cela est bien étrange. Regarde…

A travers une atmosphère de feu que les cigales sciaient avec une obstination énervante, au-delà des tas de lignite destiné aux usines de Barcelone, ils voyaient deux llaüts amarrés à quai mais n’apercevaient pas de manoeuvres, ni sur les bateaux ni en train de pelleter le minerai dont la noirceur brillante était atténuée par l’écran blanchâtre de la réverbération.

Déconcerté, perplexe, Hipòlit se perdait en hypothèses. Un retard du télégramme, des problèmes de dernière heure dans le trafic des llaüts, peut-être même un échouage, plus que probable vu le maigre débit de l’Èbre en été, cause de danger sur les bancs de rochers et les sections peu profondes où il n’était pas rare de voir s’immobiliser des bateaux pilotés par des patrons de seconde catégorie. Ces explications embrouillées non seulement ne réglaient rien mais augmentaient l’exaspération de la femme; elle était sur le point de perdre patience. Elle se sentait offensée, humiliée. Qui pouvait concevoir que Carlota de Torres i Camps —jamais elle n’utilisa le nom de son mari— se trouvât dans l’obligation d’attendre, entourée de valises, perdue dans une gare où l’on chargeait son lignite, au bord d’un fleuve sillonné par ses bateaux et ses bateliers et sur lequel elle estimait avoir des droits de propriété? Où étaient les employés de la maison Torres i Camps, à Faió?

Les Bateliers de l’Èbre [Camí de sirga]. Trad. al francès de Bernard Lesfargues. Paris: Éditions du Seuil, 1992

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